Nos cervidés touchent du bois

Outre l’expression bien connue selon laquelle toucher du bois porterait chance, les chevreuils, cerfs et daims qui peuplent notre paysage sont porteurs de bois qu’ils frottent généralement contre arbres, buissons et clôtures et dont la fonction est la conquête et défense d’un territoire et participent ainsi à la reproduction. Je m’intéresserai ici au cas du brocard

Image 1. Structure d’un bois de chevreuil.

 

Les bois sont des productions osseuses caduques (Image 1) c’est-à-dire qu’ils chutent chaque année tandis que les cornes sont persistantes à l’exception de l’antilope d’Amérique qui possède des cornes qui tombent chaque année. L’hydropote (aussi appelé cerf d’eau) quant à lui est le seul cervidé ne possédant pas de bois (il est plus connu pour son autre particularité : il possède des canines à la mâchoire supérieure). Si les cornes peuvent permettre de déterminer l’âge d’un individu chez le chamois ou le mouflon (en comptant le nombre d’anneaux de croissance), il n’existe en revanche aucun lien entre l’âge et la ramure chez les cervidés une fois la première année passée. Le nombre de cors (ou pointes de la ramure) est lié à l’alimentation et à la génétique chez le cerf particulièrement. Les bois sont l’apanage des mâles chez les cervidés (à l’exception du renne) tandis que les cornes peuvent être retrouvées chez les mâles et les femelles chez le chamois par exemple. Il peut néanmoins arriver de rencontrer des chevrettes porteuses de boutons (Image 2), des excroissances plus ou moins ramifiées poussant comme des bois chez le mâle suite à un désordre hormonal.

 

 

 

Image 2. Chevrette à boutons.

La hauteur des pivots (qui sont des apophyses frontales sur lesquelles poussent les bois, Image 1) des cervidés diminue à chaque cycle de chute des bois et les vieux individus présentent donc des pivots courts et des meules dites en toit (orientées vers l’extérieur). Le merrain (Image 1) constitue la tige principale ramifiée par les andouillers.

 

 

 

Les chevrillards portent des broches ou broques pour leur première tête et leurs bois ne sont alors composés d’aucun andouiller antérieur ou postérieur mais d’une seule pointe. On les appelle alors parfois improprement assassins. Ce terme est réservé aux adultes porteurs d’un merrain sans andouiller et fait référence à leur capacité à infliger de profondes blessures à leurs adversaires lors du rut (les andouillers jouant le même rôle que la garde d’un couteau en empêchant une forte pénétration dans l’adversaire). Ces mêmes attributs qui permettent aux brocards comme à d’autres cervidés de défendre leur territoire, entrainent parfois hélas leur mort lorsqu’ils enchevêtrent leurs bois et restent coincés avec un autre individu ou encore dans une clôture, les condamnant à une mort certaine s’ils n’arrivent pas à se libérer. 

 

Lors de la repousse des bois entre novembre et février, on les nomme « refaits ». Le velours est une membrane qui entoure les bois en repousse et assure leur croissance (Image 3). Les velours tombent en lambeaux entre février et avril, on dit alors que le chevreuil fraye ou touche du bois en se frottant contre les arbres principalement. Les vestiges des vaisseaux sanguins de surface ayant permis la pousse des bois sont nommés perlures au niveau des merrains et pierrures au niveau des meules (Image 1).

 

Image 3. Différents stades de repousse des bois chez le brocard en velours.

 

Les bois ne sont naturellement pas blancs comme on pourrait s’y attendre et leur teinte est due à la combinaison de facteurs génétiques, alimentaires et environnementaux. Lors de la chute des velours, les individus consomment les lambeaux de cette membrane tandis qu’ils se frottent les bois encore sanguinolents contre les troncs d’arbres et cela participe à la coloration de leurs bois. 

 

Le chevreuil frotte également ses bois pour marquer son territoire et répandre son odeur grâce à la présence de glandes odorantes localisées entre ses pivots et entraîne alors des dégâts appelés frottis. Les bois sont conservés jusqu’en octobre-décembre avant de tomber par réabsorption du calcium osseux et destruction de l’os au niveau des pivots corrélées avec une diminution de la production de testostérone. Il est alors possible de trouver sur les aires de gagnage du chevreuil des mues qui sont consommées par divers animaux (et même rongées par des cervidés) car riches en minéraux (Image 4). Il est intéressant de noter que les adultes jettent leurs bois plus tôt que les jeunes, leur permettant de les refaire plus tôt et leur conférant donc un avantage dans la défense de leur territoire. 

 

Image 4. Le ramassage des mues de chevreuil, une passion et une course contre la montre afin d’éviter leur dégradation par les rongeurs.

 

Les têtes bizardes sont caractérisées par un développement anarchique d’un ou bien des deux bois d’un individu (asymétrie, …). Leur fréquence est élevée chez le chevreuil car il refait ses bois en hiver, période peu propice à la production des bois qui sont très gourmands en énergie. On peut ainsi observer des brocards porteurs d’un seul bois car l’autre a été perdu suite à une fracture en velours ou bien encore un chevreuil dit « pendulaire » avec le bois fracturé qui s’est développé vers le bas. Les brocards dits à perruque conservent leurs velours et ces derniers provoquent la croissance continue et anarchique des bois sans que ceux-ci ne chutent. Cela donne naissance à des excroissances de grande taille handicapant la vision de l’animal en retombant sur ses yeux. 

 

Le saviez-vous ?
Les bois figurent parmi les organes dont la croissance est la plus rapide dans le règne animal (jusqu’à 2 cm/jour chez certains cervidés). A titre de comparaison le fémur pousse de 2 cm/an chez l’Homme durant l’adolescence… De nombreuses études sont actuellement en cours pour identifier comment cela se produit et adapter ce processus pour accélérer la réparation de fractures et traiter l’ostéoporose.Les bois, utiles à la défense de son territoire et lors de la reproduction chez le chevreuil, ont récemment été montrés comme étant un facteur de sélection chez le wapiti (élan Nord-Américain) dans le parc de Yellowstone aux États-Unis. Ainsi, les individus jetant leurs bois le plus tôt sont des proies préférentielles des loups. Ces cervidés sont ceux qui conservent leurs bois le plus longtemps parmi les cervidés Nord-Américains après le rut (de septembre à avril) et ils les utilisent comme moyen de dissuasion en cas d’attaque de loups. Les loups ne favorisent alors pas le prélèvement d’un individu faible mais plutôt un animal qui sera moins en capacité de se défendre car ayant déjà jeté ses bois.

 

Touchons du bois pour que nous puissions encore longtemps observer nos magnifiques cervidés et ramasser leurs mues qui nous fascinent tant !

 

Un article rédigé par Sylvain V. Rédacteur Ambassadeur de La Manufacture Verney-Carron.

 

 

Sources :

- Price JS, Allen S, Faucheux C, Althnaian T, Mount JG. Deer antlers: a zoological curiosity or the key to understanding organ regeneration in mammals? J. Anat. 2005 207:603-618.

- Heckeberg NS. Origination of antlerogenesis. Journal of morphology, 2017 278: 182-202.

- Metz MC, Emlen DJ, Stahler DR, MacNulty DR, Smith DW, Hebblewhite M. Predation shapes the evolutionary traits of cervid weapons. Nat. Ecol. Evol. 2018 2: 1619-1625.

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